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Voici
un extrait de l'introduction de "La littérature sans estomac"
de Pierre Jourde, excellent ouvrage de critique littéraire. Il
est évident que cette introduction est applicable à la
critique musicale. Espèrons qu'elle fera réflechir certains...
"
L'idée même de polémique suscite une profonde résistance
chez beaucoup de gens. Celui qui s'y livre est toujours soupçonné
de céder à l'envie. La jalousie serait un peu la maladie
professionnelle du critique. Elle constitue en tout cas un argument
commode pour éviter de répondre sur le fond à ses
jugements, à la manière de ces dictatures toujours prêtes
à accuser ceux qui critiquent le régime de complot contre
la patrie.
Plus sérieusement, on estime en général qu'une
critique négative est du temps perdu. Il conviendrait de ne parler
que des textes qui en valent la peine. Cette idée, indéfiniment
ressassée, tout en donnant bonne conscience, masque souvent deux
comportements: soit, tout bonnement, l'ordinaire lâcheté
d'un mode intellectuel où l'on préfère éviter
les ennuis, où l'on ne prend de risque que si l'on en attend
un quelconque bénéfice, où dire du bien peut rapporter
beaucoup, et dire du mal, guère; soit le refus de toute attaque
portée à une oeuvre littéraire, comme si, quelle
que soit sa qualité, elle était à protéger
en tant qu'objet culturel ; le fait qu'on ne
puisse pas toucher à un livre illustre la pensée gélatineuse
contemporaine : tout est sympathique. Le consentement
mou se substitue à la passion. Ne parler que des bonnes choses?
Cela ressemble à une attitude noble, généreuse,
raisonnable. Mais quelle crédibilité,
quelle valeur peut avoir une critique qui se confond avec un dithyrambe
universel? Si tout est positif, rien ne l'est.
Les opinions se résorbent dans une neutralité grisâtre.
Toute passion a ses fureurs. Faut-il parler de littérature en
se gardant de la fureur? Si on l'admet, il faut alors aussi admettre
qu'il ne s'agit plus d'amour, mais plutôt de l'affection qu'on
porte au souvenir d'une vieille parente.
L'éloge unanime sent le cimetière.
La critique contemporaine est une anthologie d'oraisons funèbres.
On ne protège que les espèces en voie d'extinction. Dans
le monde mièvre de la vie littéraire contemporaine, les
écrivains, mammifères bizarres, broutent tranquillement
sous le regard des badauds, derrière leurs barreaux culturels.
Dans leurs songes, ils "dérangent" l'ordre établi,
comme ne cesse de le répéter Philippe Sollers. En fait,
personne ne les agresse, ils ne font de mal à personne. On emmène
les enfants les voir, pour qu'ils sachent que ces bêtes-là
ont existé.
Une littérature sans conflit peut paraître vivante, mais
ce qui frémit encore, c'est le grouillement des intérêts
personnels et des stratégies, vers sur un cadavre. Les suppléments
littéraires des grands quotidiens en sont l'éloquente
illustration, pour lesquels tout est beau, tout est gentil. A les lire,
on se jetterait sur toutes les publications récentes. Ceux qui
leur ont fait un peu confiance savent quelles singulières déconvenues
cela leur a valu.
Pourquoi donc le fait de signaler les oeuvres de qualité empêcherait-il
de désigner clairement les mauvaises? Jamais les librairies n'ont
été si encombrées d'une masse toujours mouvante
de fiction. Il faut donner des raisons de choisir. Ce devoir est d'autant
plus impératif que les produits sont frelatés. Des
lecteurs de bonne foi lisent ces textes et se convainquent que la "vraie
littérature" est celle-là. Or une
chose écrite n'est pas bonne à lire par le seul fait qu'elle
est écrite, comme tendraient à le faire croire les actuels
réflexes protecteurs du livre. Tout texte modifie le monde. Cela
diffuse des mots, des représentations. Cela, si peu que ce soit,
nous change. Des textes factices, des phrases sans probité, des
romans stupides ne restent pas enfermés dans leur cadre de papier.
Ils infectent la réalité. Cela s’appelle un antidote
verbal."
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